CHAPITRE TREIZE
Qwilleran retourna à Maus Haus en autobus, en réfléchissant aux différents morceaux du puzzle. Deux personnes disparues. Un enfant noyé. Un restaurateur boycotté, un chat perdu. Trop de pièces manquaient pour créer un lien.
Dans l’appartement N°6, les chats dormaient sur leur coussin bleu. Ils avaient pourtant pris de l’exercice. Plusieurs tableaux étaient de travers. Qwilleran les redressa machinalement, c’était une tâche à laquelle il était habitué. Les chats devaient pouvoir se détendre. Ils étaient jeunes et primesautiers, pensa-t-il, avec indulgence. Enfermés dans un appartement ne comprenant qu’une seule pièce principale, même si elle était vaste, ils devaient faire preuve d’un peu d’ingéniosité pour s’amuser et Koko éprouvait une satisfaction particulière à faire ses griffes contre un coin de la toile des tableaux. Qwilleran redressa deux gravures représentant des ponts sur la Seine, une aquarelle du cap Cod et une petite peinture à l’huile figurant une scène sur une plage de la Riviera. Dans un coin de la pièce, une peinture d’Art nouveau avait été si violemment secouée qu’elle pendait sur le côté. En la remettant en place, il remarqua une tache sur le mur. Il regarda mieux et vit qu’il s’agissait d’une plaque de métal encastrée et peinte de la même couleur que le mur.
Il la toucha et la fit pivoter, puis il l’examina de plus près et constata qu’il y avait de petites éraflures sur le mur, comme si cette plaque avait été bougée, probablement récemment. Qwilleran la fit pivoter complètement et découvrit qu’elle dissimulait un trou profond.
En approchant son œil au bord du trou, sa vue plongea à l’intérieur du séchoir de l’atelier de céramique qui se trouvait derrière son appartement. La lumière était faite et Qwilleran distingua une table centrale avec une collection de vases brillants, bleus, verts et rouges. Tournant son regard vers la gauche, il aperçut deux des fours. À droite, Dan Graham était assis devant une petite table. Il était occupé à recopier des notes d’un petit carnet sur un grand registre.
Qwilleran referma ce voyant et mit le tableau en place en se posant des questions. À quoi servait-il ? William en connaissait-il l’existence ? Mrs Marron avait dit qu’il avait lessivé les murs de l’appartement récemment. William avait-il surveillé Dan de cette façon ?
Le téléphone sonna. C’était Odd Bunsen :
— Eh ! qu’est-ce que cette mission pour cinq heures qui est affichée sur le tableau ? Cela paraît un travail d’importance. Où irai-je manger ?
— Vous pourrez dîner ici, dit Qwilleran. Nous irons ensuite chez Dan Graham prendre les photographies. La table est bonne.
— L’adresse indiquée est 2555 River Road, où diable cela se trouve-t-il ?
— C’est une ancienne poterie transformée en pension de famille pour gourmets.
— Ah ! Oui, je vois où c’est. On raconte toujours des histoires à propos de cette maison. Dois-je prendre un équipement particulier ?
— Apportez tout, conseilla Qwilleran. Je veux que vous jouiez le grand jeu. Apportez beaucoup d’appareils d’éclairage. Je vous expliquerai, quand vous serez là.
Qwilleran descendit prévenir Mrs Marron qu’il y aurait un invité pour dîner. Elle était dans le grand hall, occupée à mettre le couvert et elle paraissait très nerveuse. La table avait été poussée sous le balcon, afin de laisser la place pour l’exposition de poterie.
— Je ne sais pas quoi faire, pleurnicha-t-elle. On m’a dit qu’il y aurait un dîner démonstration, mais je ne sais pas ce que je dois préparer. Personne ne m’a rien dit.
— Qu’est-ce qu’un dîner démonstration ? demanda Qwilleran.
— Chacun doit préparer un plat. Mr Sorrel fera cuire des biftecks, Mrs Whiting servira un potage, miss Roop…
— Avez-vous vu William ?
— Non, monsieur. Il devait nettoyer le four.
— Pas de nouvelles de Mr Maus ?
— Non, monsieur. Personne ne sait quand il sera de retour. Vous ne lui direz rien, n’est-ce pas ? Vous m’avez promis…
— Oubliez toute cette histoire, conseilla Qwilleran. N’en parlons plus et cessez de vous inquiéter.
Elle s’essuya les yeux d’un revers de main.
— Tout le monde est si bon pour moi, ici. J’essaie de ne pas commettre d’erreur, mais je ne peux sortir le petit Nickey de mon esprit et je ne dors pas la nuit.
— Nous comprenons tous ce que vous avez dû traverser, mais il faut vous ressaisir.
— Oui, monsieur, dit la gouvernante, en se redressant. Après un instant d’hésitation, elle ajouta : Mr Qwilleran, j’ai entendu autre chose, cette nuit-là.
— Que voulez-vous dire ?
— Samedi soir, je ne pouvais dormir et j’étais allongée sur mon lit, quand j’ai entendu du bruit.
— Quel genre de bruit ?
— Sous ma fenêtre. Quelqu’un descendait l'escalier à incendie.
— Celui qui est derrière la maison ?
— Oui, ma chambre donne sur la rivière.
— Avez-vous vu quelque chose ?
— Non monsieur. Je me suis levée et j’ai regardé dehors, mais il faisait très sombre. J’ai seulement vu quelqu’un traverser la pelouse.
— Hum… avez-vous reconnu la personne ?
— Non monsieur, mais je pense que c’était mi homme. Il portait un lourd chargement.
— Quel genre de chargement ?
— On aurait dit un gros sac. Il l’a porté à la rivière. Lorsqu’il s’est trouvé derrière les buissons, je ne l’ai plus vu, mais j’ai entendu…
— Quoi donc ?
— Un fort bruit d’éclaboussement, comme s’il avait jeté quelque chose dans la rivière.
— Qu’est-il arrivé ensuite ?
— Il est revenu.
— Avez-vous pu voir son visage, alors ?
— Non, monsieur. Il n’y avait aucune lumière dans la maison. J’ai seulement vu cette silhouette d’homme traverser la pelouse et j’ai entendu des pas qui remontaient l’escalier à incendie.
— Est-ce celui qui conduit à l’appartement des Graham ?
— Oui, monsieur.
— Quelle heure était-il ?
— Très tard. Peut-être quatre heures du matin.
La gouvernante le regarda avec anxiété, quêtant son approbation. Qwilleran étudia brièvement son visage :
— Si c’était Mr Graham, il y a probablement une explication logique. N’y pensez plus.
— Bien, monsieur.
Il remonta chez lui, perplexe. Avait-elle réellement vu Dan Graham jeter un sac dans la rivière ? Elle avait inventé une histoire à propos des chats et pouvait fort bien recommencer. Peut-être pensait-elle que Qwilleran était du genre à s’intéresser aux mystères et essayait-elle de lui faire plaisir et pourquoi ces « Oui, monsieur », « Non, monsieur », si soudains ?
Arrivé dans son appartement, son regard fui attiré par le tableau Art nouveau et cela lui donna une idée. Quelques mois plus tôt, il avait interviewé un potier spécialisé dans les figurines contemporaines. Il lui téléphona :
— C’est peut-être une question extravagante, dit-il, mais j’écris un roman. C’est une histoire à propos d’un trafic qui se passerait dans une poterie. Serait-il invraisemblable d’installer un voyant dans la salle des fours ?
— Afin que la cuisson puisse être surveillée ?
— Oui, quelque chose comme ça.
— Ce n’est pas du tout une mauvaise idée. Il m’est arrivé, une fois, de soupçonner un employé de saboter mon travail et j’ai dû faire installer un système de surveillance coûteux. Un simple voyant aurait fait tout aussi bien l’affaire et aurait été moins onéreux. Pourquoi n’y ai-je pas pensé ? Tous les potiers sont des voyeurs professionnels. Nous sommes toujours obligés de regarder à l'intérieur des fours pour contrôler la cuisson et je ne peux pas passer devant un judas sans y jeter un coup d’œil.
Odd Bunsen arriva à Maus Haus à cinq heures et Qwilleran l’invita chez lui à prendre un verre.
— Que vous arrive-t-il, vous paraissez plus grand ? dit Bunsen. Vous n’avez pourtant pas maigri.
— J’ai perdu sept livres, dit Qwilleran, en se rengorgeant, sans se douter que Koko avait contribué à lui attribuer trois livres de plus.
— Où sont ces polissons de chats ?
— Ils dorment sur les étagères, derrière les livres.
Ben se laissa tomber dans le grand fauteuil, posa les pieds sur l’ottoman, alluma un cigare et accepta un verre.
— Je voudrais que le patron puisse me voir, maintenant. Vous rendez-vous compte que je suis payé pour ça ?
— Le travail viendra plus tard, dit Qwilleran, en se dirigeant vers le voyant pour contrôler la plaque métallique.
— Quel genre de finasserie mettez-vous en branle ?
— Ne parlez pas si fort, du moins, si c’est possible.
— Êtes-vous en train de suggérer que je suis un gueulard ?
— Pour être poli… oui !
— Quelle est cette mission extra-confidentielle ? Ne me laissez pas en suspens !
Le journaliste s’assit et alluma sa pipe :
— Ostensiblement vous prendrez des photographies pour l’exposition que prépare Dan Graham, le potier.
— Mais sans film dans mon appareil ?
— Vous pouvez prendre deux ou trois clichés, mais je veux entendre cliqueter votre appareil sans arrêt. Je voudrais aussi trouver une excuse pour conduire Koko dans la poterie, mais il ne faut pas que la suggestion vienne de moi, ajouta-t-il en lissant sa moustache avec le tuyau de sa pipe.
Ben reconnut le symptôme :
— Pas un autre crime ! Pas encore !
— Baissez le ton, répéta Qwilleran. Pendant que vous vous préparerez à votre travail, je veux explorer les lieux, aussi prenez tout votre temps.
— Vous avez votre homme ! Je peux mettre plus de temps pour déployer mon trépied qu’aucun autre photographe de la profession.
Plus tard, à la table du dîner, le photographe du Fluxion plut à tout le monde. Bunsen avait une façon de se comporter qui accaparait l’attention générale avec sa voix claironnante, ses manières joviales, sa faconde, flattant les femmes, taquinant les hommes. Rosemary lui sourit, Hixie gloussa de rire et Charlotte Roop, elle-même, fut fascinée lorsqu’il l’appela « jolie poupée ». Max Sorrel invita Bunsen et sa femme à dîner au Golden Lamb Chop, le soir qui leur conviendrait. Dan Graham n’était pas encore arrivé.
Le premier plat fut servi par Rosemary. Il s’agissait d’un potage froid composé de yaourt, île concombre, d’aneth et de raisins secs.
— Le meilleur potage que j’aie jamais mangé, déclara Bunsen.
Dan Graham se présenta à table en retard et lut accueilli avec froideur par les habitués de Maus Haus, mais le photographe se leva pour aller lui serrer la main et le potier rougit de plaisir. Il s’était fait couper les cheveux et ses vêtements étaient plus propres que d’habitude.
Le steak au poivre de Sorrel fut servi avec des pommes de terre soufflées préparées par Mrs Marron et des asperges garnies de morceaux de piments.
Puis Charlotte Roop fit une démonstration de la préparation d’une salade.
— Il suffit d’essuyer soigneusement les feuilles vertes avec un linge fin, dit-elle, en prenant bien garde de ne pas écraser les feuilles. Je prépare la sauce avec un peu de moutarde de Dijon, j’ajoute un soupçon de thym. Ensuite il faut bien remuer le tout avec douceur, quarante fois. Moins de sauce et bien remuer, voilà le secret.
— La meilleure salade que j’aie jamais dégustée, proclama Bunsen.
— Une salade doit être préparée avec amour, lui expliqua miss Roop, toute rose de confusion devant ses compliments.
Pour le dessert, Hixie avait préparé un « jubilé » de cerises.
— C’est très facile, expliqua-t-elle : versez les cerises dans le chauffe-plat, ajoutez un peu de beurre, remuez, puis une goutte de cognac et hop ! Zut ! j’en ai trop mis. Puis, vous faites flamber avec une allumette, voilà !
La flamme bleue s’éleva du plat et les convives regardèrent le rituel dans un silence hypnotisé. Odd Bunsen lui-même resta sans parole.
En voyant monter la flamme, Qwilleran crut entendre un crépitement. Il leva les yeux sur Hixie et vit ses cheveux bouffants prendre feu. Il sauta de sa chaise en arrachant son veston qu’il jeta sur la tête de la jeune fille. Les femmes crièrent de frayeur, des chaises furent renversées, tandis que Sorrel et Bunsen se précipitaient pour aider.
Ce fut une Hixie stupéfaite qui émergea de sous le veston, ses mains explorant ce qui restait de ses cheveux.
— On dirait de la paille, dit-elle, je suppose que j’ai vaporisé trop de laque.
— Venez, Bunsen, dit Qwilleran, il est temps de nous mettre au travail. Dan, êtes-vous prêt ?
— Attendez, dit le potier, en se dirigeant vers l’extrémité de la table. Je n’ai rien prépaie pour le repas de ce soir. Je ne sais pas faire la cuisine, alors ma contribution sera une chanson.
Les autres reprirent leur place dans un silence gêné. Dan chanta les charmes du loch Lomond d’une voix agréable de ténor. Qwilleran surveilla sa pomme d’Adam qui se soulevait pathétiquement et se sentit brusquement coupable de la ruse qu’il préparait. La chanson se termina. Les autres applaudirent poliment, à l’exception de Bunsen qui sauta de sa chaise en criant : « Bravo ! »
Tandis que les pensionnaires s’éloignaient de la table en parlant de l’accident qui avait bien failli arriver à Hixie, Qwilleran aida le photographe à transporter son matériel qui était dans sa voiture.
— Vous utilisez certainement beaucoup d'appareils, remarqua le potier.
— Seulement pour des occasions importantes comme celle-ci, dit Odd, en s’affairant de manière exagérée.
— Voici ce que nous comptons faire, expliqua Qwilleran, nous allons prendre une série de photographies montrant comment vous faites les poteries, puis quelques clichés de vous avec vos poteries terminées.
— Attendez une minute, coupa le photographe, qui s’intéresse à un type quelconque ? (Il administra une tape amicale dans le dos de Dan en ajoutant :) Ce qu’il faudrait, c’est une blonde pulpeuse. N’avez-vous pas ça dans vos tiroirs ?
— Oui, je comprends, dit Dan, avec un sourire contraint, vous autres, les journalistes, vous avez toujours besoin de pin-up. Je regrette, mon épouse n’est pas en ville, en ce moment.
— Alors, un animal familier, avez-vous un chien, un chat ou un perroquet ?
— Nous avions un chat, dit Dan, sur un ton d’excuse.
— Pourquoi ne pas demander à Qwill de vous en prêter un ? dit le photographe, avec un enthousiasme soudain. Nous le mettrons dans une grosse jarre avec la tête dehors et Dan en arrière-plan. Je vous parie que ça fera la une du journal !